Aïcha, pour quelques CFA…

AÏCHA – Malheureuse prostituée gambienne travaillant en discothèque, 20 ans, Saly.

Saly Portudal, 23 octobre 2002

Photo (c) Katharina Hesse – « Human negotiations »

Ah, Saly by night, ses discothèques (« night-clubs »)… Ce fut ma première incursion à « Toubabland », avec deux amis sénégalais. Ma première soirée dans une boite africaine aussi. J’imaginais une ambiance de fête, l’enthousiasme, la fièvre, la folie et la spontanéité africaine. Au lieu de cela, une ambiance malsaine, lourde, presque glauque. Vissées au bar dans l’attente du toubab qui leur paiera un verre, des prostituées – et des travestis – aguichent tous ceux qui leur passent à proximité, se collent à eux et vont jusqu’à leur attraper les mains pour se laisser caresser, prêtes à tout pour se vendre et gagner quelques billets… D’autant plus écœurant que les clients sont au rendez-vous, essentiellement des hommes d’âge mûr ou aux cheveux déjà bien gris, en mal d’émotion conjugale, avec lesquels se négocie en quelques minutes le programme de fin de soirée. «Et puis ces billets dans ta main…»

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Tu peux prendre ses lèvres, tu peux goûter sa peau
Décider de ses gestes, même dicter ses mots
Soumettre à tes plaisirs, tant que le compte est bon
Arracher des sourires, même changer son nom
Maître d’une apparence, possédant de si peu
D’un vide, d’une absence, dès qu’elle ferme les yeux…
(Jean-Jacques Goldman)

Sur la piste, d’autres belles jeunes femmes africaines dansent aux rythme des percussions, envoûtent les regards de leurs déhanchements, se laissent aller en totale liberté… Même conclusion, pourtant. Les filles se laissent approcher, attendent elles aussi celui qui d’un clin d’œil, d’un mot ou d’une caresse, les invitera à partager un bout de sa nuit.

Personne n’avait invité Aïcha ce soir-là, quand elle s’est approchée de moi. D’origine gambienne, anglophone, la belle jeune fille âgée de 20 ans m’a simplement expliqué qu’elle « travaillait » là tous les soirs, sans m’en dire plus. Puis elle m’a demandé doucement de l’emmener chez moi… (Ouh ! Mais c’est que je vis dans la brousse ma chérie, à N’Dangane, à 80 km de là !…)

Finalement, je l’ai simplement déposée devant chez elle, à M’Bour. Au moment de descendre, elle m’a demandé de l’argent. J’ai refusé, estomaqué, réalisant soudain l’absurdité dramatique de la situation. Seul dans ma voiture sur le chemin du retour, je prenais conscience de ce quotidien sordide constituant l’existence de cette pauvre jeune fille, qui passait ses soirées dans les discothèques de Saly…