C’est l’Afrique…

Bamako (Mali), 13 février 2003

Dans une étude sur “le voyage et l’écriture”, Michel Butor note combien est intense la relation entre ses voyages et son écriture. Pour lui, voyager c’est écrire. Ecrire c’est voyager. Je suis moi-même de cette race d’écrivains-voyageurs. Pascal a beau nous dire que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre, nous sommes nombreux, écrivains et poètes, qui éprouvons le besoin d’aller découvrir le monde. Le plus souvent, c’est avec profit. Il reste que toute déambulation contient sa part de mystère et d’ambiguïté. Le “voyage au loin” devient “voyage au fond de soi”.

On fuit souvent pour mieux se retrouver mais au retour, on est transformé, enrichi. Pour moi, tout voyage se divise en trois temps : la préparation du voyage, l’accomplissement du voyage et le retour, l’aprés-voyage : c’est peut-être ce moment-là que je préfère. Mes yeux sont encore pleins d’images, ma tête, de sons, mes narines, d’odeurs, et en plus, ces impressions visuelles, auditives, olfactives sont déjà embellies par le soleil du souvenir. Elles sont prêtes à entrer dans mes livres.
Le voyage c’est le rêve d’aller “là-bas vivre ensemble, aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble”. N’en doutons pas, la vie est dans le mouvement.” (Jean Orizet)

I ni soghoma ! (bonjour !) C’est pas du wolof, c’est du bambara… Je suis au Mali ! Vous voulez que je vous raconte comment s’est passé mon trajet entre le Sénégal et Bamako ? Vous n’allez pas me croire !!

Ma dernière semaine sénégalaise aura été celle des retrouvailles avec mon ami Philou, avec son padre cette fois, à la découverte du Sénégal Oriental (500 km a l’est de Dakar). Tambacounda, les beaux paysages vallonnés et les villages traditionnels du pays Bassari, des pistes infernales même en 4×4, les playgrounds d’enfer de Kedougou (où les toubabs ont tapé les blackos), et puis les soirées à refaire le monde sous les étoiles avec Philou autour d’une Gazelle bien fraîche. La semaine est passée très vite et comme prévu, Philou et son père ont quitté Tamba pour Dakar samedi soir avant de prendre l’avion dimanche. Pour moi en revanche, il y a eu quelques modifications de programme. On dit souvent “on sait quand on part mais on sait pas quand on arrive”, et bien en Afrique on n’arrive même pas à savoir quand on va pouvoir partir !!
“Autrefois, quand on ratait la diligence, on patientait une semaine. Aujourd’hui, on enrage dès qu’on rate l’ascenseur…”

TRAJET : Tambacounda (Senegal) – Bamako (Mali), 900 kilomètres environ

MODE DE TRANSPORT THEORIQUE : train Express International direct entre Tamba et Bamako.
ET EN VRAI : Taxi-brousse, taxi, bus, taxi-brousse, taxi, minibus, train Kayes-Bamako, taxi

DUREE DU TRAJET THEORIQUE : entre 25 et 35 heures.
ET EN VRAI : 50 heures

La première surprise, c’est que le train que je voulais prendre samedi soir à Tamba a été supprimé. Prochain départ prévu… mercredi soir ! Mais comme j’avais hâte de rejoindre le Mali, j’ai dû improviser.
Dimanche matin, après une nuit chez mon pote Ameth, je me pointe à la gare routière pour trouver un taxi-brousse pour rejoindre la frontière malienne, où je pourrais prendre un train pour Bamako. Un taxi-brousse, c’est une vieille 505 Break qui transporte 7 passagers et tous leurs bagages en plus du chauffeur (mais si, ca rentre !). Je trouve une place dans une voiture qui se remplit assez vite, et nous partons vers 9h30 ; il y a 180 km à parcourir pour rejoindre Kidira, a la frontière malienne. Mais au bout de 30 kilomètres, le train arrière droit s’affaisse, un sinistre bruit de frottement se fait entendre et la voiture s’immobilise. Pneu crevé, ou éclaté ? Non, on a juste perdu une roue. Je vous jure, toute la roue, avec la jante !! Simple commentaire du chauffeur : “on est trop chargés.”
Réparation impossible et aucune chance de trouver un véhicule avec des places libres pour Kidira. Le seul moyen est de rentrer sur Tamba. Une bonne heure d’attente en plein soleil, jusqu’au passage providentiel d’un taxi. Le chauffeur quitte la route au bout de 5 km pour contourner un barrage de gendarmerie, mais se fait cueillir un peu plus loin par un gendarme plus malin : il n’ a pas de carte grise ! Le gendarme immobilise le vehicule. Encore trente minutes d’attente, le temps de trouver une place dans un bus qui rentre sur Tamba. Retour a la case-départ vers midi, apres 3 véhicules différents et 60 km pour rien, Bamako est toujours a 900 km : bonne matinée…

J’insiste, je trouve une nouvelle place dans un taxi-brousse, en bien meilleur état que le précédent : pare-brise en étoile, pas de rétros, radiateur assoiffé, porte qui ferme mal. Il y a un autre toubab avec moi, Alex, un espagnol de 28 ans qui se rend lui aussi a Bamako. Miracle, nous parvenons sans soucis à Kidira en fin d’apres-midi. Formalités rapides à la douane malienne, puis je cherche un bus pour Kayes – à 100 km -, (avec mon nouveau copain Alex), d’où part un train quotidien pour Bamako. Deux heures plus tard, la nuit est tombée, nous sommes entassés avec une vingtaine de maliens dans un minibus, partis pour 100 bornes de piste cahotique. Pas top confortable et assez éprouvant mais comme le dit Alex, “c’est le moyen de transport en commun le plus extraordinaire que j’ai jamais pris !” (moi aussi)
Nous arrivons à Kayes à minuit, le train de nuit est parti, le prochain est à 7h15 le lendemain. Nous passons la nuit en plein air, sur la terrasse de l’auberge de jeunesse.

A 7 heures, nous avons nos billets, les bagages sont chargés, nous sommes installés mais nous apprenons que le départ est repoussé à… 19H45 ! Nous voici contraints et forcés de passer la journée à Kayes. Alex n’est pas plus pressé que moi, alors nous prenons la nouvelle avec philosophie, nous parcourons la ville et le marché, tranquilles, en échangeant des sourires et des salutations avec les habitants. Après un petit resto, nous abordons un autochtone en lui demandant si nous pouvons partager son the : nous voilà partis pour trois heures de bonheur, de palabres, de cours de bambara, séance photos et jeux avec les mômes de Kayes qui s’amusent de la présence incongrue de ces deux toubabs.

Retour à la gare vers 18 heures, beaucoup de monde sur le quai et beaucoup d’agitation. Tous les passagers se trimbalent avec d’énormes bagages, cartons, casseroles, sacs de riz de 50 kgs. Deux heures de chargement ininterrompu des wagons jusqu’au moindre petit recoin !
A 21 heures, nouveau coup de théâtre : le train part !! On n’y croyait plus !… Arrivée prévue selon les sources entre 8 heures et 10 heures à Bamako. La vie dans le wagon (en deuxième classe évidemment), c’est un joyeux bordel à l’africaine, 4 mamas assises-couchées dans l’espace entre deux wagons, un sénégalais qui fait profiter tout le monde de son radio cassette, palabres en bambara. Il fait un peu chaud, pourtant on roule avec les vitres grandes ouvertes, enfin, quand il y a des vitres ! C’est très pratique puisque le train est un veritable ‘drive-in’, qui s’arrête dans tous les villages et est chaque fois pris d’assaut par une foule de vendeurs à la criée, à toute heure du jour et de la nuit. Tout se vend et tout s’achète par les fenêtres, des éventails, des tabourets, des paniers en osier, mais surtout de la bouffe : bananes, mangues, papayes, oranges, oignons, pommes de terre, carottes, aubergines, arachides, beignets, gâteaux, et même des ignames cuites ou de la viande grillée ! Pour 5 francs, on peut se payer un repas complet dans chaque village.

Je n’ai pas beaucoup dormi, j’ai été un peu frustré de voyager de nuit sans pouvoir profiter des paysages plongés dans l’obscurité par une nuit sans lune, avec pour seuls foyers lumineux quelques feux dans les villages. Maintenant je sais ce qu’on appelle “l’Afrique Noire” Enfin, le lever de soleil sur la brousse malienne, les premières images du Mali traditionnel, les villages, les paysages vallonnés, les champs de manguiers  à l’arrivée… Il est midi, et c’est le bonheur, ce périple en train restera un souvenir inoubliable (si c’était a refaire, je referai !) Et puis Bamako, la sortie de la gare, la foule incroyable, les couleurs, les odeurs et l’agitation, l’Afrique plus authentique que jamais ! Comme moi, Alex est sous le charme, impressionné et émerveillé par ce premier contact avec la capitale. Nous nous posons sur un bout de trottoir pour boire un coup et profiter de ce tableau pittoresque. Et puis nous nous séparons en nous souhaitant mutuellement bonne continuation, bonne chance et bonne vie. Hasta luego amigo, et merci !

Et là vous vous dites, le pauvre petit Cyril, perdu tout seul dans la grande ville… Moins d’une heure plus tard, je suis accueilli comme un Prince par la famille Touré (Non ! C’est pas les mêmes qu’à Dakar où j’avais passé la Korité !), dans un quartier tres résidentiel de la ville (le voisin, c’est le ministre du Tourisme malien…) J’ai droit à une vraie douche, à un vrai repas et à un vrai lit dans une vraie chambre. Je suis sûr que Sarkozy n’a pas été mieux accueilli que moi quand il est passé à Bamako en début de semaine. Et je vous jure qu’un peu de confort de temps en temps, ça ne gâche pas le voyage

NB : j’apprendrai quelques mois plus tard, en revenant à Bamako, que mon hôte, M. Bassari Touré, était le ministre de l’Économie et des Finances…!

J’ai dormi… au moins 12 heures et mercredi matin, branle-bas de combat : je suis invité a me joindre au rassemblement familial des Touré pour la Tabaski, le génocide du mouton, la plus grande fête musulmane de l’année ! Rendez-vous dans un petit village à 45 km de Bamako pour une journée passée sous le manguier, l’arbre à palabres par excellence : débats politiques (la guerre en Irak et en Côte d’Ivoire), sociologiques (la place de la femme dans la societe malienne), économiques (la mondialisation), entrecoupés de plats de mouton avec du mil, de verres de thé ou de jus de bissap… Que du bonheur, des gens extras, en moins de 24 heures me voici encore adopté par une famille africaine ! Jeudi, visite guidée de Bamako avec le cadet de la famille, et puis vendredi matin, en route pour Mopti parce qu’à force de traîner, ce sont les cousines qui vont m’attendre là-bas. Tant pis pour Segou, Djenne, Tombouctou… Je reviendrai !

Au fait, vous savez comment je vais parcourir les 650 km de Bamako à Mopti ?… en taxi-brousse… ou en bus… ou en charrette… J’ai pas fini d’avoir des choses a raconter.
A plus, de je ne sais où. Pour moi, ca va pas mal. Et chez vous ?

BISES !!!

Cyril, etc.